BTP Sénégalais: Dérrière le risque de rupture, ne plane- t-il pas un risque de démantèlement du capital national ?
Publié le 25/10/2026 | Ajouter un commentaire
"Quand un pouvoir fragilise ceux qui construisent la richesse nationale, ce n’est pas seulement le secteur privé qui vacille : c’est toute l’économie du pays qui se retrouve menacée."

"Il est des choix politiques dont les conséquences dépassent largement les querelles partisanes. Ils touchent à la survie des entreprises, à la préservation des emplois, à la confiance des investisseurs et, surtout, à la capacité d’une nation à construire son propre avenir. La situation du secteur privé national, et plus particulièrement celle du bâtiment et des travaux publics (BTP), mérite aujourd’hui une interpellation sérieuse, ferme et sans complaisance.
Au Sénégal, le BTP n’est pas un secteur accessoire. Il constitue un levier majeur de croissance, d’urbanisation, d’aménagement du territoire et de création d’emplois. Il fait vivre des milliers d’entreprises, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers, des sous-traitants, des transporteurs, des fournisseurs de matériaux et une multitude d’activités connexes. Les chiffres régulièrement avancés dans le débat public lui attribuent entre 4 et 5 % du PIB et plus de 200 000 emplois directs. Ces estimations méritent d’être rapportées à des statistiques officielles actualisées, mais elles illustrent déjà l’importance stratégique de cette filière.
Dès lors, une question fondamentale s’impose : quelle politique économique peut justifier que l’on fragilise un secteur aussi vital sans présenter, dans le même temps, une stratégie claire de sauvegarde des entreprises, des emplois et de l’investissement national ?
I. De la présomption de culpabilité à la fragilisation des champions nationaux
Dès son accession à la Primature, Ousmane Sonko a placé la dénonciation de la corruption, des surfacturations et des pratiques présumées irrégulières au cœur de son discours politique. La lutte contre la corruption est légitime. Elle est même indispensable à la bonne gouvernance et à la préservation des deniers publics.
Mais une exigence élémentaire de l’État de droit doit être rappelée : la dénonciation ne vaut pas démonstration, le soupçon ne vaut pas preuve et l’accusation ne saurait tenir lieu de jugement.
Lorsqu’un responsable politique met publiquement en cause des chefs d’entreprise qui ont investi, créé des emplois, constitué des équipes et participé à la réalisation d’infrastructures nationales, il lui appartient de faire reposer ses accusations sur des éléments vérifiables et de laisser les institutions compétentes établir les responsabilités éventuelles.
La question n’est donc pas de réclamer l’impunité pour les entreprises. Elle est de refuser que le soupçon devienne une politique économique.
Si des surfacturations ont été commises, que les contrats concernés soient examinés, que les preuves soient produites et que les responsables répondent de leurs actes devant les autorités compétentes. Mais si les accusations ne sont pas établies, il est dangereux de laisser prospérer une suspicion généralisée qui finit par atteindre l’ensemble du secteur privé national.
On ne combat pas la corruption en organisant la défiance envers tous les entrepreneurs. On la combat par des enquêtes rigoureuses, des procédures transparentes et des décisions fondées sur le droit.
II. Le foncier : un contrôle nécessaire ne saurait justifier une paralysie indéfinie
La question foncière au Sénégal appelle des réformes sérieuses. Les citoyens sont en droit d’exiger la transparence dans les attributions, la protection du domaine public, la lutte contre les occupations irrégulières et une gestion équitable du patrimoine national.
Cependant, entre la nécessité de contrôler le foncier et le choix de paralyser durablement des activités économiques, il existe une différence fondamentale. Lorsqu’une suspension ou un ralentissement des opérations immobilières et foncières intervient sans calendrier de sortie clairement communiqué, les conséquences ne tardent pas à se faire sentir : chantiers à l’arrêt, trésoreries fragilisées, engagements bancaires plus difficiles à honorer, fournisseurs impayés, sous-traitants étranglés et travailleurs exposés à la perte de leurs revenus.
Derrière chaque chantier immobilisé, il y a des familles qui attendent leur salaire, des entreprises qui doivent rembourser leurs emprunts et des investisseurs qui cherchent à comprendre si les règles du jeu sont encore prévisibles.
Dès lors, plusieurs questions demeurent légitimes : quels résultats précis les opérations de contrôle foncier ont-elles permis d’obtenir ? Quelles irrégularités ont été établies ? Quelles mesures correctives ont été engagées ? Quel calendrier a été fixé pour permettre aux activités régulières de reprendre dans un cadre transparent ?
Les Sénégalais sont en droit d’attendre des réponses documentées.
Un contrôle public ne saurait devenir une fin en soi. Il doit produire des résultats mesurables, rétablir la légalité et permettre à l’économie de fonctionner. L’État doit assainir, pas asphyxier ; corriger, pas condamner indistinctement ; réguler, pas désorganiser.
III. Peut-on proclamer la souveraineté économique tout en affaiblissant le capital national ?
C’est ici que se révèle une contradiction politique majeure.
Le souverainisme économique ne peut pas se réduire à des slogans, à des déclarations d’intention ou à une rhétorique de rupture. Il doit se traduire par une politique cohérente de protection et de développement des capacités productives nationales.
Un pays véritablement soucieux de sa souveraineté doit être capable de faire émerger des entreprises locales suffisamment solides pour construire ses routes, ses ponts, ses logements, ses ports et ses infrastructures énergétiques. Il doit pouvoir compter sur des groupes nationaux capables d’investir à long terme, de former des travailleurs, de transférer des compétences et de résister à la concurrence internationale.
Affaiblir ces entreprises sans mécanisme de transition, sans visibilité économique et sans stratégie de remplacement, c’est risquer de créer un vide que d’autres acteurs, parfois mieux financés et mieux positionnés, viendront occuper.
Et c’est précisément là que le discours souverainiste doit être soumis à l’épreuve des faits.
L’affaire des actifs liés à Dubai Port World, souvent évoquée dans le débat sur la souveraineté économique et la place du capital national, appelle notamment des explications précises. Si des actifs stratégiques ou des participations intéressant le Sénégal ont été cédés ou réorganisés au bénéfice d’intérêts étrangers, il faut rendre publics les termes de l’opération, les bénéficiaires effectifs, les modalités de sélection et les garanties obtenues pour le pays.
Pourquoi les investisseurs nationaux susceptibles de présenter une offre crédible ont-ils, le cas échéant, été écartés ? Quelles garanties ont été données pour préserver les intérêts stratégiques du Sénégal ? Quels bénéfices réels cette opération procure-t-elle à l’économie nationale ?
Ces questions sont légitimes. Elles ne doivent cependant pas se substituer à l’examen des documents contractuels et des conditions effectives de la transaction.
Le souverainisme économique se mesure à la capacité de faire participer le capital national aux décisions stratégiques, et non à la seule capacité de dénoncer les dépendances extérieures.
IV. La véritable menace : la disparition progressive des champions économiques sénégalais
Il faut mesurer ce que représente une entreprise nationale qui a mis des décennies à se construire.
Derrière son patrimoine, il y a des années de travail, des risques assumés, des crédits contractés, des marchés exécutés, des équipements acquis, des compétences développées et des emplois créés. Derrière un groupe de BTP, il y a également tout un réseau de petites et moyennes entreprises qui dépendent de sa capacité à poursuivre ses chantiers.
Fragiliser un grand opérateur peut ainsi produire un effet domino sur l’ensemble de la chaîne économique.
Le risque est double.
D’abord, une destruction de capacités productives nationales, difficile à reconstituer une fois les entreprises affaiblies ou contraintes de réduire leurs activités.
Ensuite, une concentration accrue des marchés entre les mains d’acteurs disposant de ressources financières considérables, au détriment d’une concurrence véritable et du développement d’un tissu entrepreneurial national diversifié.
Le Sénégal a besoin d’entreprises responsables, transparentes et respectueuses de la loi. Mais il a également besoin d’un État qui distingue clairement les fautes établies des soupçons, les opérateurs défaillants des entreprises performantes et les réformes nécessaires des mesures susceptibles de provoquer des dommages économiques disproportionnés.
Il ne s’agit pas de sanctuariser les fortunes privées. Il s’agit de comprendre que le patrimoine productif d’une entreprise nationale n’est pas uniquement la richesse de son propriétaire : c’est aussi un outil de production, un réservoir de compétences et une source de revenus pour des milliers de familles.
V. L’incompétence économique et la politique de revanche : un risque pour l’avenir du Sénégal
La politique économique ne peut pas être gouvernée par l’improvisation, les règlements de comptes ou la recherche permanente d’adversaires.
Un gouvernement responsable doit évaluer les conséquences de ses décisions avant de les appliquer. Il doit anticiper les effets sur l’emploi, les recettes fiscales, les investissements, les banques, les fournisseurs et le pouvoir d’achat des ménages.
Lorsqu’une politique publique donne le sentiment de frapper indistinctement des entreprises, sans calendrier lisible, sans résultats clairement communiqués et sans dispositif de sauvegarde de l’emploi, elle nourrit une inquiétude profonde.
C’est pourquoi le bilan de l’action économique menée sous la Primature d’Ousmane Sonko doit être apprécié à l’aune de résultats concrets : les emplois créés ou préservés, les investissements mobilisés, les entreprises nationales renforcées, les marchés attribués dans la transparence et les irrégularités effectivement établies.
Le Sénégal ne peut pas se permettre de substituer la confrontation politique à la stratégie économique.
Il ne peut pas non plus se permettre de confondre la lutte contre les abus avec la mise en accusation permanente de ceux qui produisent, investissent et entreprennent.
Le patriotisme économique exige une vision, une méthode, de la prévisibilité et une véritable capacité d’arbitrage. Il exige surtout que l’État soit suffisamment fort pour sanctionner les fautes avérées sans détruire les outils de production dont le pays a besoin.
VI. 2029 est encore loin : qui défendra les bâtisseurs de l’économie nationale ?
L’échéance politique de 2029 peut sembler lointaine à ceux qui raisonnent en termes de conquête ou de conservation du pouvoir. Pour les entreprises dont la trésorerie se dégrade, pour les salariés qui craignent de perdre leur emploi et pour les sous-traitants qui attendent leurs paiements, le temps politique est une abstraction.
Leurs échéances sont immédiates. Leurs charges sont quotidiennes. Leurs responsabilités sont réelles.
Alors, une question s’impose : qui défendra les champions économiques nationaux lorsqu’ils sont fragilisés par des décisions publiques dont les conséquences n’ont pas été suffisamment anticipées ? Qui portera la voix des milliers de travailleurs dont les revenus dépendent de la bonne santé du BTP ? Qui rappellera que la souveraineté nationale passe aussi par la solidité de nos entreprises et la préservation de notre capacité à produire localement ?
Il faut une réponse politique, économique et institutionnelle à cette question. Cette réponse doit reposer sur des principes simples : la transparence dans les marchés publics, l’égalité devant la loi, la protection des emplois, la sécurité juridique des investissements, la concurrence loyale et l’accès équitable des entreprises sénégalaises aux opportunités économiques.
Il faut également un dialogue national entre l’État, les organisations patronales, les banques, les syndicats, les acteurs du BTP et les représentants des travailleurs afin de mesurer les dégâts éventuels, d’identifier les responsabilités et de proposer un plan crédible de relance.
Car l’alternative n’est pas entre l’impunité et la destruction économique. Elle est entre une réforme intelligente, qui assainit et renforce le système, et une politique de confrontation qui risque d’affaiblir durablement les capacités productives du pays.
CONCLUSION : ON NE CONSTRUIT PAS UN SÉNÉGAL SOUVERAIN EN AFFAIBLISSANT CEUX QUI LE BÂTISSENT
Le Sénégal n’a pas besoin d’une guerre permanente contre ses entrepreneurs. Il a besoin d’un État stratège, d’institutions crédibles, d’une justice indépendante et d’une politique économique qui réconcilie l’exigence de transparence avec la nécessité de produire et de créer des emplois.
Les entreprises nationales ne doivent bénéficier d’aucun privilège illégal. Mais elles ne doivent pas non plus être sacrifiées sur l’autel des rivalités politiques, des soupçons non démontrés ou d’une conception punitive de la gouvernance.
À Ousmane Sonko et à ceux qui revendiquent la rupture, une interrogation fondamentale doit être adressée : quelle souveraineté peut-on prétendre bâtir si les entreprises nationales capables de porter cette ambition sont fragilisées, si les emplois sont menacés et si les investisseurs ne disposent plus de la visibilité nécessaire pour engager leurs capitaux ?
La souveraineté économique ne consiste pas à remplacer un discours par un autre. Elle consiste à bâtir des entreprises solides, à préserver les compétences nationales et à faire en sorte que la valeur créée au Sénégal profite davantage aux Sénégalais.
Le temps des slogans doit céder la place à celui des résultats.
Et si l’ambition est réellement de bâtir un Sénégal prospère, juste et souverain, alors il faut protéger les travailleurs, soutenir les entreprises performantes, sanctionner les fautes prouvées et refuser toute politique qui confondrait assainissement et démantèlement.
Car un pays qui affaiblit ses bâtisseurs compromet son propre avenir. Et un Sénégal qui renonce à ses champions économiques risque de perdre bien davantage que des entreprises : il risque de perdre une part de sa souveraineté.
2029 est loin. Mais la défense du capital national, elle, ne peut pas attendre."
CHEIKH TIDIANE NDIAYE EXPERT AÉRONAUTIQUE
MEMBRE DU MOUVEMENT ABS