Cannes 2026: dans «Fatherland», Pawel Pawlikowski s'attaque aux mythes de Thomas Mann et de l'Allemagne d'après-guerre

Publié le 15/05/2026 | Ajouter un commentaire

Comment l'Allemagne a-t-elle pu retrouver sa raison d'être après les crimes contre l'humanité commises pendant la Seconde Guerre mondiale ? Fatherland, en lice pour la Palme d'or, un portrait de Pawel Pawlikowski sur Thomas Mann, l'exilé, prix Nobel de littérature et monument de la littérature allemande, fait partie de la réponse, et il n'épargne personne.

Le titre choisi par le réalisateur polonais au Festival de Cannes est Fatherland, mais ce film, tourné en langue allemande, sera également distribué sous le nom 1949 ou Vaterland. Ceci dit, le titre en anglais est certainement le plus révélateur pour annoncer la couleur de ce très controversé premier voyage de Thomas Mann en Allemagne après la guerre, qui est cœur de cette œuvre remarquable qui remue les mythes sur Thomas Mann et son pays de naissance.

Après la Seconde Guerre mondiale, toute justification du droit à une patrie, à un « Vaterland », avait disparu en Allemagne, anéantie par les crimes de guerre perpétrés au nom du pays. Quand Thomas Mann, après seize ans en exil aux États-Unis, entreprend en 1949 son premier voyage dans l'Allemagne après-guerre, son « Vaterland » n'existe plus. Les villes sont en ruines. « Deutschland » est traitée comme une nation persona non grata. Et dans les quatre zones d'occupation, le pays n'obéit plus aux ordres en langue allemande, mais ceux exprimés en anglais, français ou russe.

Klaus und Erika Mann

Les premières images dans Fatherland sont fortes, chargées d'émotions et déconcertantes. Et elles ne sont pas dédiées au grand Thomas Mann, mais à son fils Klaus (dont August Diehl incarne la détresse folle avec brio). Ce dernier est assis au sol, nu, à côté de son lit dans un hôtel de la Côte d'Azur. Derrière lui, dans des draps marqués par l'amour, se lève un autre corps masculin… Klaus, beau gosse, parle au téléphone avec sa sœur Erika qu'il aime tant, beaucoup plus que raisonnablement. Chassé de leur pays, tous deux avaient juré de ne plus jamais remettre les pieds sur le sol allemand, avant de céder à la volonté et l'autorité de leur père omnipuissant.

Contrairement à son père, Klaus, lui-même écrivain, ne croit pas à cette nouvelle Allemagne que tout le monde appelle de ses vœux, ni à la force d'un changement grâce aux paroles ou à la littérature. Il est désespéré. Pour lui, la langue allemande est inévitablement liée à la mort. Klaus Mann est convaincu : les Allemands n'ont pas vraiment changé, même après Auschwitz. « On devrait tous nous suicider, et notre père devrait montrer l'exemple », assène-t-il. Ce fils volage et fragile, méprisé par son père, sera le miroir qui rendra visible les zones d'ombre de Thomas Mann.

Thomas Mann, un utopiste raisonné

L'année 1949 marque la naissance de la République fédérale d'Allemagne et de la République démocratique allemande, et d'une certaine manière aussi la fin de la « guerre » pour l'Allemagne. Le vernis de la démocratie cachera la continuation de certaines idées et du fait que beaucoup anciens nazis sont restés dans les cercles du pouvoir. Malgré tout cela, Thomas Mann est resté un utopiste raisonné. Quand on lui avait envoyé l'invitation d'une tournée en Allemagne, il pensait bel et bien pouvoir raisonner, réunir et réconcilier les deux Allemagne autour de la littérature et de la philosophie. Quand ce pilier d'une Allemagne antinazie arrive à Frankfurt, il est accueilli comme un chef d'Etat dans la ville de naissance de Johann Wolfgang von Goethe, jadis célébré comme le poète national et le prophète d'un « être allemand » construit sur la base de valeurs humanistes.

Pawel Pawlikowski est né en 1957, à Varsovie, dans un pays meurtri par les six millions Polonais assassinés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec une acuité sans pardon et une distance qu'on imagine terriblement dur pour lui à respecter, Pawlikowski jette son regard sur ce pays vivant dans l'illusion d'avoir vécu en 1945 une « année zéro » où l'on pouvait enfin tourner la page de la guerre et des crimes commis.

Le noir et blanc de Pawel Pawlikowski

Pour le réalisateur polonais, le noir et blanc choisi pour le film, ne peut certainement pas se résumer à un choix esthétique pour connecter les spectateurs à un passé qui ne passe pas. Dans Fatherland, le noir et blanc et d'une beauté et d'une rigueur absolue, mais apparait surtout comme une lutte contre la fatalité que la vie soit broyée et brisée entre le Bien et le Mal. Cette dualité entre la vie et la mort agit aussi comme une métaphore de la clarté dans la pensée et dans les paroles si soigneusement articulées de Thomas Mann (interprété avec une justesse invraisemblable par Hanns Zischler). L'homme des lettres est devenu l'incarnation même de la conscience morale d'une Allemagne mise à genoux. Toujours intègre, maître de ses pensées et de ses paroles, l'écrivain paraît irréprochable. Gardien d'une langue allemande qui n'avait pas capitulée face à la dictature des national-socialistes.

Après son discours vibrant et acclamé, vénérant les Lumières allemandes, un banquet sera organisé à son honneur. À l'extérieur de l'église Saint-Paul de Francfort-sur-le-Main, haut lieu de la démocratie allemande en 1848, et inspiration pour la Loi fondamentale de la République fédérale d'Allemagne de 1949, l'ambiance est bien différente : des hommes marchant dans la rue, chantent sans aucune gêne ces chansons qui étaient si populaires parmi les soldats de la Wehrmacht en Pologne. À l'intérieur du lieu de discours se rencontrent des invités issus des cercles du pouvoir parmi lesquels figurent de nombreux anciens collaborateurs et partisans d'Hitler.

Les petits-fils de Richard Wagner pensent déjà à chasser les réfugiés pour enfin rouvrir le Festival de Bayreuth, interdit par les Alliés à cause de l'engagement pro-nazi de leur mère et de sa proximité avec Hitler. Autre personnage sombre parmi les invités : l'acteur Gustav Gründgens, une star sous le régime nazi et ancien ami de Klaus Mann qui, dépité par son opportunisme, lui avait dédié ensuite un livre incendiaire, Méphisto. Encore plus surprenant, jusqu'à leur divorce en 1929, Erika Mann était même mariée à cet opportuniste qui n'hésitait pas à faire un pacte avec le diable pour devenir riche et célèbre. Sandra Hüller exprime les convictions de la fille aînée de Klaus Mann avec un souci de la précision incroyable.

Sandra Hüller et les profondeurs de la psyché allemande

Ces dernières années, avec son sens inouï de cerner l'invisible d'un personnage elle a incarné presque un panorama complet des profondeurs de la psyché allemande. Après son rôle dans la comédie hilarante de Toni Erdmann, puis sa descente dans l'enfer du caractère allemand en tant qu'épouse du commandant d'Auschwitz Rudolf Höss dans La zone d'intérêt, et maintenant du personnage d'Erika Mann – à la fois écrivaine, comédienne, fondatrice du cabaret politique Die Pfeffermühle et dévouée à son père –, Hüller a réussi un exploit extraordinaire.

Quant à Thomas Mann, il a été décrié par les nostalgiques du Troisième Reich pour son refus de condamner le régime socialiste en Allemagne de l'Est. De l'autre côté du futur rideau de fer, Mann sera utilisé par les occupants russes dans la RDA comme instrument de propagande pour mener la guerre culturelle contre les « ennemis du peuple ». Même chuchoté dans sa limousine luxurieuse et dans ses hôtels cinq étoiles, Thomas Mann ne pouvait pas ignorer le penchant totalitaire du régime socialiste. Pourtant il n'hésite pas à continuer son voyage à Weimar, pour honorer le légendaire lieu de résidence de Goethe.

Klaus Mann, Thomas Mann et Jean-Sébastien Bach

De façon impressionnante, Pawlikowski capte les ambiances et les esprits allemands de l'époque, les idées et les émotions souterraines de cette Allemagne d'après-guerre. Un pays, vu de l'extérieur, devenu démocratique, mais où beaucoup, entre amis, fredonnent encore des « lieder » chantés pendant la période nazie et louent la construction des autoroutes par le « Führer ». Un voyage à l'intérieur de cette société ambiguë, où le réalisateur polonais nous fait également découvrir un écrivain admiré dans le monde entier, mais qui a du mal à assumer son rôle de père. Pour lui, ses mots dans ses livres semblaient toujours beaucoup plus importants que sa présence auprès de ses enfants. Au moment où Klaus se suicide, son père continue sa tournée d'écrivain, acclamé par les foules pour ses idées.

C'est dans une église, écoutant une pièce de Bach, compositeur favori de son fils Klaus, que la blessure intime de Thomas Mann s'ouvre enfin, libérant des émotions longtemps refoulées. L'icône inébranlable commence à trembler et devient soudainement perméable aux sentiments. L'écrivain et penseur est tombé de son piédestal, mais un père a été rendu à ses enfants. Et avec la fin de l'infaillibilité de cette autorité morale, la responsabilité pour le passé a été enfin restituée aux Allemands.

 

 


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