Kabine Komara, haut-commissaire de l’Omvs : « Avec les 5 barrages prévus, nous aurons 826 MW supplémentaires à l’horizon 2025 »

Dans cet entretien, le Haut-commissaire de l’Omvs tire un bilan positif des 45 ans d’existence de l’organisation. Kabine Komara évoque également les défis à relever dans les domaines de la production, du transport et de la distribution d’énergie, de la navigabilité du fleuve Sénégal, entre autres, pour accélérer la réalisation des grands projets.

 

L’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal a bouclé, le 11 mars 2017, ses 45 années d’existence. A l’heure du bilan, ses réalisations et initiatives ont-elles répondu aux attentes placées en elles ?
Je réponds sans hésitation : oui ! La création de l’Omvs en 1972 résulte de la volonté des dirigeants des trois pays membres fondateurs (Mali, Mauritanie et Sénégal), rejoints en 2006 par la Guinée, d’appliquer une approche transfrontalière dans l’exploitation rationnelle des ressources, pour engager solidairement les investissements nécessaires, stimuler la croissance dans les pays et améliorer les conditions de vie des populations. Ensemble, ils recherchent des financements pour réaliser des investissements qu’il leur serait difficile, voire impossible de réaliser séparément. La réalisation des grandes infrastructures régionales permet une maîtrise progressive du fleuve et de tirer profit des multiples usages de l’eau. L’Omvs contribue à résorber le déficit énergétique des pays membres, à atteindre la sécurité alimentaire grâce au développement de l’agriculture irriguée et à la diversification des cultures, à lutter contre la pauvreté locale en appuyant un faisceau d’activités socioéconomiques au bénéfice des plus démunis.

Notre Organisation est un instrument stratégique dans le développement des États membres et dans la gouvernance mondiale de l’eau. Il faut comprendre que la disponibilité de l’eau crée des opportunités qui ont un impact bien au-delà du bassin du fleuve Sénégal. Prenons l’exemple du barrage de Diama construit en 1986, à 30 km de l’embouchure du fleuve, pour stopper les remontées d’eaux salées et stocker 500 millions de mètres cubes d’eau. Cette réserve d’eau permet certes l’agriculture irriguée sur les 2 rives, mais aussi approvisionne en eau potable les villes de Nouakchott à 100 % et de Dakar à 50 %.

Dans le domaine de l’énergie, grâce aux deux ouvrages hydroélectriques que nous avons réalisés, Manantali (800 GWh/an) et Félou (320 GWh/an), l’Omvs met à la disposition des États une énergie propre et bon marché puisqu’elle est cédée à un prix très avantageux aux Sociétés nationales d’électricité (moins de 40 FCfa le KWh, alors que le thermique produit est cédé à plus 100 FCfa). Nous avons formulé une politique énergétique commune (Pec) pour augmenter, améliorer et intégrer la production d’énergie pour les États membres. Ainsi, à l’horizon 2025, avec les trois barrages prévus en République de Guinée, (Koukoutamba, 297 MW, Balassa, 181 MW, et Boureya, 114 MW) et les deux au Mali (Gouina, 140 MW et Gourbassi 18 MW), nous pourrons générer, à moyen terme, 826 MW supplémentaires d’hydro-électricité. Avec ces réalisations et les projets en cours (Manantali 2) et prévus, notre réseau interconnecté de transport et de distribution d’énergie passera de 1.700 à 4.000 km. La Pec devrait donc contribuer largement à résorber le déficit énergétique dans nos pays et même permettre à l’Omvs d’exporter de l’Énergie dans la sous-région. Nous sommes, par ailleurs, en phase avancée de mobilisation du financement du barrage hydroélectrique de Koukoutamba, d’une puissance installée de 280 MW. Ce barrage qui est le plus grand site de l’espace Omvs sera le premier grand ouvrage de l’Omvs en Guinée. J’aimerais également évoquer le Projet de gestion intégrée des ressources en eau (Pgire 1 et 2), dont les montants d’investissements cumulés pour les deux phases atteignent 350 millions de dollars US. Il a permis à l’Omvs d’appuyer sensiblement les politiques nationales de sécurité alimentaire et de développement social. Ainsi, de nombreuses actions ont été menées pour l’augmentation des superficies aménagées, l’amélioration de l’irrigation (construction de canaux et faucardage d’axes hydrauliques envahis par le typha) et le développement de l’agroforesterie. Les appuis au secteur de la pêche ont été multiformes et à impacts socioéconomiques directs et sensibles. Avec ce projet, nous avons distribué plus de 4 millions de moustiquaires imprégnées à longue durée d’actions (Milda) et des millions de comprimés destinés à la lutte contre la bilharziose. C’est notre modeste contribution pour la santé des populations du bassin.

Avec les appuis de l’Afd et de la Fao, nous sommes en train d’actualiser le Plan d’actions régional pour l’amélioration des cultures irriguées. Nous organiserons, par la suite, une table ronde pour mobiliser d’autres financements pour appuyer le secteur agricole.

En permettant la mobilité des personnes et des biens, va certainement changer considérablement l’environnement économique et social dans nos pays, et, au-delà, dans la sous-région. Et ces résultats sont obtenus dans la solidarité, la concertation et la concorde, ce qui n’est pas ce dont nous sommes le moins fiers. Sans doute au regard des besoins de nos pays, tributaires d’une croissance démographique extrêmement rapide, il nous faut redoubler d’efforts pour être en phase avec les attentes exprimées par nos plus hautes autorités.

Le projet de navigabilité du fleuve Sénégal peine à se matérialiser. Quelles sont les actions mises en œuvre pour accélérer ce projet ? 
En vérité, le Projet navigation est un volet d’un très grand projet d’infrastructures, le Système intégré de transport multimodal (Sitram), déclaré comme prioritaire par les chefs d’État et de gouvernement de l’Omvs. Il consiste en la réalisation d’infrastructures fluviales et routières complémentaires pour assurer le transport des biens et des personnes sur le bassin du fleuve Sénégal. La composante dédiée au transport fluvial dans le cadre du Sitram représente un coût d’investissement estimé aujourd’hui à 180 millions d’euros.

La navigabilité du fleuve Sénégal a toujours été notre ambition, mais elle avait jusque-là trop souffert du manque de financements pour sa réalisation. Pourtant, en vérité, l’Organisation n’a jamais cessé de se pencher sur ce projet. Depuis les années 2000, un certain nombre de jalons positifs a été posé avec la création, en 2011, de la Société de gestion et d’exploitation de la navigation sur le fleuve Sénégal, Sogenav, l’élaboration et l’adoption d’un Code international de la navigation sur le fleuve Sénégal, et surtout la réalisation des études techniques préliminaires indispensables.

Ces dernières années, la mise en œuvre du Sitram a connu un coup d’accélérateur. Avant la fin 2017, nous devrions disposer de toutes les études complémentaires relatives notamment à la réalisation du chenal navigable, du port fluviomaritime de Saint-Louis et du port terminus d’Ambidédi (Mali), de l’étude d’impact social et environnemental ; à la rénovation de l’écluse du barrage de Diama, etc. Nous avons financé, sur fonds propres, la réhabilitation des quais de Rosso en Mauritanie, Podor au Sénégal, et Ambidédi au Mali, futures escales dans le projet navigation. Ces investissements pourront d’ores et déjà booster la navigation saisonnière existante, en attendant le financement requis pour l’aménagement total du chenal et la réalisation de toutes les infrastructures prévues.

Enfin, nous sommes en contact avancé avec Afcons, une Société indienne spécialisée dans le montage et la réalisation de projets d’aménagement et d’infrastructures dans les domaines des travaux maritimes et des grands travaux de génie civil. Afcons nous a adressé des offres techniques et financières et proposé un schéma de financement innovant basé sur un crédit acheteur d’Eximbank Inde. Le processus de mise en œuvre des Accords avec Afcons et de mobilisation de financement d’Eximbank Inde est en cours. Au cas où son offre serait jugée conforme pour l’essentiel, il sera procédé à une séance de négociations afin de déterminer le coût définitif du projet. Cette procédure ouvre, à coup sûr, une nouvelle ère au Projet Navigation, et sa réalisation à l’horizon 2019.

L’Omvs a été sacrée en 2015 meilleur organisme de gestion intégrée de ressources en eaux, à l’échelle du monde. Qu’est-qui vous vaut, concrètement, cette haute distinction ? Que devez-vous ou comptez-vous faire, avec les quatre États membres pour conforter ce statut ?
Cette distinction, accordée par un Think Tank international dont les avis font autorité, le Strategic Foresight Group, consacre un modèle rare d’intégration sous- régionale et de gestion concertée de ressources en eau partagées. L’étude scientifique qui a abouti à ce classement a comparé 84 organismes de gestion des eaux transfrontalières dans 205 bassins fluviaux transfrontaliers dans 148 pays. Les critères scientifiques pour mesurer la coopération comprennent les paramètres techniques, économiques et politiques, qui vont de l’existence d’une commission à la fréquence des concertations interministérielles, en passant par la conception et la gestion de projets techniques communs, le suivi et le contrôle commun de la ressource, ou encore la forte volonté politique et l’intégration etc. Autant de paramètres sur lesquels l’Omvs a obtenu de bons scores. En réalité, c’est le président de Sfg qui a exprimé le mieux la singularité de l’expérience Omvs. En effet, a-t-il souligné, dans la plupart des bassins transfrontaliers du monde, la gestion de l’eau est abordée en termes de perte (de «parts», de prérogatives, de souveraineté, d’opportunités, etc.), ce qui en fait une source potentielle ou effective de conflits. Or la particularité de l’Omvs est que la gestion de la ressource est fondée sur la notion de bénéfices, ce qui a permis la mise en commun des besoins et des moyens pour saisir les opportunités et réaliser de grandes choses. Une perspective qui est plus psychologique et politique que technique, et qui, à son avis, est la seule capable de faire de la gestion de l’eau un vecteur de paix.

Notre devoir, aujourd’hui, est de continuer à mériter cette distinction en redoublant d’efforts pour moderniser l’organisation, améliorer la gouvernance, accélérer la réalisation des grands projets pour assurer des retombées macro et micro dans nos pays, et surtout renforcer le partage d’expériences avec les autres organismes de bassins africains notamment pour contribuer à la paix.

Il reste, sans doute, beaucoup à faire, pour optimiser l’atteinte des objectifs de développement intégré du bassin du fleuve Sénégal. Comment, entrevoyez-vous le futur du bassin ?
Maîtriser l’avenir du bassin est une préoccupation ancienne de l’organisation. C’est pourquoi, l’Omvs s’est dotée d’un ensemble d’outils de planification et de gestion dont le Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (Sdage), l’Etude régionale stratégique (Ers), le Plan d’actions pour l’amélioration des cultures irriguées (Paraci), la Politique énergétique commune (Pec), le Plan directeur de transport de l’énergie, le Plan d’actions environnemental stratégique (Pas), le tableau de bord besoins ressources, le modèle de répartition des coûts et charges.

Grâce à ces outils, nous disposons d’une vision claire de notre intervention dans les différents secteurs à court, moyen et long terme. Le grand défi pour l’avenir du bassin concerne la lutte contre les changements climatiques. Fort heureusement, nous disposons de quelques atouts importants. En effet, nous sommes le premier organisme de bassin à avoir fait adopter par les chefs d’État, une déclaration sur le changement climatique en mars 2015 à Conakry, soit près de 9 mois avant la tenue de la conférence planétaire Cop 21 à Paris. La déclaration a décidé que chaque État doit intégrer, dans son plan national, la dimension changement climatique à l’échelle du bassin. Par ailleurs, notre espace dispose d’un immense potentiel d’énergie nouvelle et renouvelable (énergie hydroélectrique, solaire et éolienne) que nous avons convenu de valoriser dans notre Politique énergétique commune.

Lors de la 69ème session ordinaire, vous avez lancé un appel pour la protection du Massif du Fouta Djalon. Qu’est-ce qui motive cet appel ? 
Le Massif du Fouta Djallon, en République de Guinée, abrite les têtes de source des trois affluents qui forment le fleuve Sénégal : la Falémé, le Bafing et le Bakoye. C’est dire que le massif est d’une importance écologique vitale pour le bassin du fleuve Sénégal et pour d’autres bassins, tels que ceux du fleuve Niger et du fleuve Gambie. Aujourd’hui, le milieu naturel du massif fait l’objet de modifications importantes sous les effets conjugués des activités humaines ainsi que des changements climatiques. Les usages des sols (mise en culture, pâturage, feux de brousse…), associés à la poursuite du déboisement, ont un impact sur les ruissellements et l’érosion des bassins versants qui se traduit par une modification du régime hydrologique des cours d’eau. Ces modifications ont des impacts négatifs sur les conditions de vie et les activités des populations locales, sur les espèces animales et végétales menacées, et surtout sur les ressources en eau tant au sein du massif qu’à l’échelle des territoires riverains des fleuves transfrontaliers de la sous-région.

C’est pour remédier à cette situation que l’Omvs souhaite mettre en place l’Observatoire régional de l’eau et de l’environnement du Massif du Fouta Djallon. Cette structure permettra de procéder à une surveillance continue des ressources naturelles et de l’environnement de ce territoire et d’anticiper sur tout ce qui peut compromettre la pérennisation des ressources en eau du bassin. Un accord est en vue avec la Cedeao ; l’Agence française de développement et l’Union européenne sont disposées à nous accompagner dans sa mise en place.

Les partenaires techniques et financiers ont, jusque-là, assez fortement soutenu les projets et programmes de l’Omvs. Sont-ils dans les mêmes dispositions pour le futur du bassin ? 
En effet, le défi de taille aujourd’hui, c’est la mobilisation de financements pour nos projets et programmes à un moment où les ressources disponibles sur le marché sont moins importantes. Aujourd’hui, l’Omvs est à la recherche de 4 milliards de dollars, représentant les besoins en financements pour ses projets de barrages, d’irrigation et de production d’électricité. Grâce à notre crédibilité, nous avons des pistes sérieuses qui devraient incessamment se confirmer. Pour le Projet Manantali 2 par exemple des intentions fermes de financement on été obtenues pour la réalisation de certaines lignes de transport d’énergie prioritaires, et nous ne doutons point que le reste suivra rapidement. Dans les semaines à venir, une table ronde des bailleurs consacrée au financement de ce projet est prévue.

Quelles sont les stratégies mises en place par votre institution pour être moins dépendante des ressources financières mises à sa disposition par les États membres ?
Vous touchez là une préoccupation majeure. L’autonomie financière de notre organisation est un défi que nous sommes déterminés à relever pour soulager les États et donner plus de vitalité à l’Omvs. L’architecture institutionnelle de l’Omvs s’est élargie et complexifiée ; les structures qui la composent présentent des situations très diverses sur le plan de leurs ressources financières et de leurs besoins. Nous devons donc mobiliser des sources de financement pérennes et innovants notamment en ce qui concerne les dépenses de fonctionnement du système Omvs ou les autres obligations telles que la maintenance du patrimoine ou le suivi environnemental et hydrologique. Nous avons entamé, avec l’appui de nos partenaires, une réflexion approfondie sur le mode de gouvernance du système Omvs d’une part, et les possibilités de mise en œuvre de financements innovants d’autre part. Les études sont en cours.

Avez-vous confiance en l’avenir ? 
Je voudrais d’abord rappeler que l’Omvs d’aujourd’hui est le résultat de l’implication, de l’expertise et du dévouement d’un ensemble de structures constitué du Haut commissariat, de nos sociétés de gestion du patrimoine (Sogem pour les barrages de Manantali et Félou, Soged pour celui de Diama, Sogenav pour la navigation), des Cellules nationales et des experts des États qui nous accompagnent dans la mise en œuvre de nos programmes. C’est pourquoi je veux saisir l’occasion que vous m’offrez pour saluer les efforts conjugués des responsables d’hier et d’aujourd’hui, membres du Conseil des ministres, anciens Hauts commissaires, Pca et directeurs, experts de toutes les entités de cette vaste famille qu’est l’Omvs.

Je voudrais ensuite exprimer une grande confiance en l’avenir, axée sur les valeurs solides de notre organisation et le soutien constant et toujours déterminé de nos plus hautes autorités. Nous avons un grand devoir de reconnaissance et de gratitude envers les Pères Fondateurs de l’Oers et l’Omvs, et les chefs d’État successifs qui ont pris la relève et ont su perpétuer la vision et les valeurs. Depuis ma prise de fonction, leurs excellences les présidents Mohammed Ould Abdelaziz, Alpha Condé, Ibrahim Boubacar Keita et Macky Sall n’ont jamais ménagé leur soutien à l’organisation. Qu’ils en soient remerciés. Vive l’Omvs ! Vive la coopération exemplaire entre la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal.

Propos recueillis par Mamadou GUEYE

 


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